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JEAN COUY VU PAR ...

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entretien radiophonique


Retranscription de l’interview de Jean Couy dans l’émission radiophonique France Culture, Pont des Arts, présenté par Michel Bidlowsky, le 7 Mai 1983.

Mon atelier exactement, c’est celui de Jean Couy ; Jean Couy est un homme très curieux, c’est pas Magritte mais c’est une sorte de Magritte par certains côtés. C’est un homme de fonds de parcs, c’est-à-dire, un homme qui fait des paysages, on a l’impression que c’est le promeneur qu’on ne voit pas au fond du parc et pourtant il est là, écoutez ce qu’il nous dit de son travail:


Jean Couy. Ce qui m’intéresse , c’est quand ce n'est pas encore la nuit, c’est encore un peu le jour, et toutes les choses se confondent.

Michel Bidlowsky. Oui et puis on dirait que la lumière vient se coucher dans les arbres!

JC.Oui , la lumière , mais on ne sait pas trop où elle est, les arbres sont éclairés mais est-ce par le ciel ? J’aime bien qu’on ne sente pas d’où vient la source lumineuse.

M.B.Oui, alors ce qui est intéressant, c’est un paysage qui est fait (je le dis pour les gens qui ne connaissent pas votre peinture) essentiellement d’arbres serrés en bosquets, comme si on prenait un endroit très serré d’arbres qui ne sont pas gigantesques et qui sont tous d’une taille moyenne et serrés les uns contre les autres. Au fond, il y a une lumière très forte de crépuscule qui rôde, je parle en partant du haut de la toile, ensuite nous avons des arbres très foncés, plus foncés dans le fond, et puis en dessous de ces arbres très foncés, toujours très groupés d’autres arbres qui sont plus clairs et en-bas on a l’impression qu’on descend comme si on allait non pas en enfer mais dans un autre ciel...

J.C.J’oblige le spectateur à regarder mes fruits, c’est là que ça se passe, après on découvre l’ensemble.

M.B.Oui et puis alors ces fruits, c’est très curieux parce que ça ajoute quelque chose comme si il y avait tout-à-coup une nature morte qui était posée là, c’est-à-dire autre chose que le paysage..

JC.Elles sont à la fois plaquées et quand même incorporées dans le paysage. La difficulté quand je fais des arbres, ils ont tous la même forme, ils sont tous à peu près pareils, et c’est par la diversité de la façon...  vous voyez, là j’ai des horizontales, là j’ai des petits points, c’est par la variété bien sûr.

M.B.C’est un peu le paysage du rôdeur, c'est à dire que vous devez être quelque part un rôdeur!

JC.Toujours le soir, vers l’été, quand il commence à faire nuit, que le soleil est caché, comme sur cette toile, je vais dans le fond du jardin et je regarde. Et tout se confond, on ne sait pas si c’est un personnage, si c’est un arbre, j’aime bien quand le soleil est à moitié sur la terre à moitié dans le ciel.

M.B.Et alors, ce qui est curieux aussi c’est que vous faites beaucoup de gravure, et ces paysages rendent énormément en gravure et c'est la même chose que la peinture.

JC.C’est autre chose malgré tout parce que, quand on change de technique, on ne pense plus de la même façon tout-à-fait, si je fais une gravure, parce que je ne pourrais pas obtenir ces choses-là avec la plume, avec le crayon, avec autre chose. Au début j’étais graveur au burin.

M.B. Un buriniste distingué.

J.C. (rire), oui, c’est beaucoup plus sec quand même le burin puis pour des raisons de temps, des raisons de santé, au point de vue cardiaque c’est très dur le burin, il y a une poussée et une retenue en même temps. Donc je me suis mis à l’eau-forte et j’imprime moi-même, ce qui me permet de donner beaucoup d’importance à l’impression en laissant de l’encre, en essuyant certaines parties, pas d’autres parties, c’est tout cela qui compte. Au départ il y a la composition, j’aime bien mettre plusieurs paysages dans le même paysage, par exemple comme là vous voyez, c’est un peu comme une prédelle(1) ces petits paysages qu’il y a dans le bas.

M.B. Là, ça devient très mental, c’est-à- dire qu’on peut imaginer quelqu’un qui se promène dans un paysage avec une partie du paysage qui lui arrive comme une image en souvenir et en même temps qui est là. Il y a toute une aventure hein! C’est une aventure du paysage disons, et malgré cela vous continuez la peinture!

J.C. Ah oui oui oui, je suis un peintre qui a fait de la gravure, je suis rentré à l’Ecole des Beaux-arts comme graveur parce que j’ai toujours peint seul, pour moi c’était trop important la peinture pour recevoir des conseils. Alors que la gravure c’est de l’artisanat, il faut savoir affûter un burin par exemple, donc ça s’apprend. On peut toujours prendre un tableau, prendre un pinceau et faire quelque chose, mais on ne peut pas prendre un burin et faire quelque chose qu’on n’a pas appris.

M.B. Il faut revenir sur cette lumière très douce, rose, qui a quand même aussi sa dureté parce que quand on dit rose, on pourrait penser à une  houppette de poudre et ce n'est pas ça du tout. C’est une lumière qui a une certaine force, une dureté...

JC. Oui parce qu’il y a quand même un dessin dessous, vous voyez, lorsque vous êtes un peu plus loin, il y a quand même un dessin qui est construit, il y a une construction quand même, c’est pas nébuleux, c’est pas vaporeux.

M.B. Et alors si je vois cette toile qui est plus ancienne, en 1972...

JC. Oui c’est tout à fait autre chose là; là aussi il y a un côté anecdotique, ce petit chemin de fer, là vous voyez ce sont des wagons de banlieue-ouest, des wagons ; oui j’ai toujours des souvenirs de jeunesse qui remontent comme ça, qui remontent.

M.B. Mais il est certain que quand on regarde les travaux actuels que ce soit dans les gravures car encore une fois c’est aussi bien dans la peinture que dans la gravure il y a quand même quelque chose d’un petit peu dur, je disais rôdeur à un moment donné, il y a quand même une intériorité dans ces paysages, il y a une volonté d’être dehors mais avec son propre intérieur.

JC. Oui mais alors je dois vous dire que tout ça est inconscient hein! Quand je peins abstrait, j’ai une idée de composition, j’ai une idée de la couleur, l'atmosphère ça va venir tout seul. Mais je peins abstrait, c’est-à-dire j’ai une masse là. Et quand on fait des arbres comme ça c’est très difficile, les formes peuvent rappeler par exemple une tête d’animal, il y a un personnage, c’est très embêtant vous savez de faire des arbres. Voyez, dans cette toile là, qui est un peu à part, là j’ai voulu animer le paysage par deux mêmes dessins mais à des moments différents de la journée, un peu plus tard.

M.B. Et il y a encore ici le compotier avec des fruits et ça, je trouve ça très très bien venu, hein, dans ces paysages.

JC. Parce qu’un compotier ça a un côté rétro, ça a un côté souvenir d’enfance, et puis ça a un côté un peu pompier dans le fond. Alors j’ai eu envie d’introduire une chose un peu pompier, un peu anecdotique dans de la peinture, c’est pas le sujet qui me...

M.B. Oui mais ça établit un dialogue entre un objet comme le compotier, les fruits par rapport au paysage ; c’est un dialogue entre l’objet et le paysage, en regardant ça on s’imagine que ça a autant de présence le compotier que s’il y avait un personnage qui se promenait.

JC. Ah oui, oui oui, ah, je ne fais surtout jamais de personnages! Le compotier, je ne peux pas aller plus loin par exemple dans la représentation d’objet, le compotier c’est quand même assez anonyme, ça ne pourrait pas être par exemple une cafetière ou quelque chose qui...là ça ne va plus, c’est trop près des personnages.

M.B. Expliquez-nous pourquoi pas un personnage?

JC. Je ne sais pas.

M.B. Vous voyez, c’est le côté du rôdeur, il ne tient pas à être vu!

JC. Ah non je ne tiens pas à être vu si vous voulez! (rire) Pour moi un personnage, c’est, je sais pas, il me gênerait, j’ai pas besoin d’un personnage, il va m’embêter, moi je suis dans mon décor, quand je pense sur ma toile que je voudrais aller voir derrière c’est que ça marche, c’est que ça y est.

M.B. Oui c’est très paysagiste ça, il y a des tas de paysagistes qui ont écrit là-dessus, c’est très paysagiste. Le sujet c’est le paysage et pas autre chose et ça doit donner envie aux gens qui regarderont le tableau, comme vous quand vous l’avez fait, d’aller se promener et d’aller derrière.

JC. Eh oui et c’est comme les paysagistes romantiques que j’aime beaucoup du reste, et qu’on ignore, Théodore Rousseau et toute la bande de Barbizon. Mais pas spécialement Millet par exemple, Millet il y a des personnages, il n’y a pas de mystères. Là où il y a des mystères...

(1) prédelle : (arts ) Partie inférieure d'un tableau d'autel, généralement divisée en petits panneaux représentant une série de sujets . La prédelle d'un retable .  (dictionnaire Robert)


Ils ont écrit



André Salmon

״Mon cadet de si loin, hélas, Jean Couy me rend aux plus beaux jours de ma jeunesse,
quand chaque visite d’atelier livrait la chance d’une découverte.
Jean Couy me donne la joie de me retrouver tel que je fus aux premières heures de ce qui devint,par fatalité, une carrière : un poète écrivant de la peinture quand il reconnaissait la poésie chez ses amis les peintres. ״

Préface du catalogue d’exposition « Jean Couy », Galerie Breteau, 13 janvier 1950.


Alain Bourdon
״ Quarante ans de franche amitié. Quarante ans en compagnie de ses aquarelles,
de ses lavis, de ses gravures, de ses gouaches et de ses huiles.
Y a-t-il des mots – en résonance, en contre-point, en écho, des mots de derrière les tableaux,
des mots pour dire les échanges qui se produisent, quand nous regardons, eux et moi ?
Difficile question ! D’autant plus intimidante que, proche et lointaine à la fois,
l’œuvre de Jean Couy introduit tout de go, sans trucages, au mystère de sa création.
(…) Sous ses ciels de la modernité, constellés d’exploits scientifiques, l’homme entend rouler
les prémices d’orages apocalyptiques. Saisi d’une angoisse adamique, il proclame son innocence
et sa foi dans l’esprit. La peinture et la poésie quêtent la délivrance dans la joie d’une enfance retrouvée.
Un silence recueilli règne sur les paysages de Jean Couy, un silence où tout s’évanouit et où tout reprend vie,
indéfiniment ״

(Alain Bourdon, Saint-Malo, octobre 1983.)

Bourdon Alain, « Jean Couy », Paris, l’Amateur, 1983.

Et aussi en 1984